la ville – une composition géante

Du 21 au 25 octobre, à la Chaux-de-Fonds, Les Amplitudes dévoilent leur 9e édition imaginée par le percussionniste, curateur et compositeur Alexandre Babel.

Anya Leveillé
Entre Genève, sa ville natale, et Berlin où il vit depuis de nombreuses années, Alexandre Babel parcourt le monde en solo et avec des ensembles, explorant en tant qu’interprète, compositeur et curateur, les musiques contemporaines, improvisées et expérimentales.

Directeur artistique d’Eklekto, percussionniste-batteur au sein de l’ensemble KNM Berlin ou du trio expérimental Sudden Infant, performeur avec Mio Chareteau dans le collectif Radial, compositeur pour des effectifs instrumentaux variés (dont un chœur de caisses claires et un duo violoncelle-piano) ou des films d’animation de Delia Hess, Alexandre Babel étend ses recherches sonores à travers des pratiques artistiques multiples qui se reflètent, aux Amplitudes, dans une série d’événements mêlant concerts, performances, conférence, projections et balades sonores.

Alexandre Babel Portrait © Martin Baumgartner

En lançant un coup de fil (ou plutôt un coup de « Zoom ») à Alexandre Babel dans son local de répétition berlinois, on évoque ce festival atypique que sont les Amplitudes. Sa composante monographique, qui rend l’évènement unique au sein de la galaxie des festivals de musique contemporaine, permet au public de découvrir l’atelier de création de l’artiste invité, dont la programmation révèle les espaces urbains et le patrimoine bâti de la Chaux-de-Fonds.


Comment avez-vous abordé la programmation pour les Amplitudes ?

Les Amplitudes me permettent de lier mes trois activités principales [instrumentiste, compositeur et programmateur] au sein d’un même événement qui s’inscrit dans un cadre précis, celui de La Chaux-de-Fonds. La ville devient le théâtre d’une gigantesque composition qui commence le premier jour du festival et se termine au concert de clôture. Cette « composition » est constituée de paramètres musicaux, sociaux et urbains que j’envisage comme une seule entité formée par une constellation de concerts, d’événements et de rencontres.


Alexandre Babel, the way down pour violoncelle et piano, Duo Orion 2020

Vous évoquez la ville qui se transforme en une composition géante. Est-ce pour composer cette partition urbaine que vous avez choisi, en ouverture du Festival, ‘Memory Space’ d’Alvin Lucier, qui joue, justement, avec les espaces sonores d’un lieu ?

Cette pièce d’Alvin Lucier est programmée dans le cadre de l’événement intitulé « J’écoute la ville » qui a été élaboré par Thomas Bruns, directeur artistique de l’Ensemble KNM Berlin. Ce projet, qui permet de créer une sorte de carte postale urbaine en situation, invite les participants à se laisser guider, les yeux bandés, à travers les rues de la ville, en la découvrant ainsi non pas par le regard, mais par l’ouïe. Dans Memory Space, Alvin Lucier adresse aux interprètes, en guise de partition, un texte qui indique la marche à suivre pour l’interprétation. Les musiciens se rendent dans un lieu dont ils devront mémoriser la situation sonore par différents moyens (enregistrement, prise de notes, dessins), mais au moment du concert, il leur faudra reproduire de mémoire avec leur instrument, l’empreinte sonore du lieu visité. A la Chaux-de-Fonds, ces déambulations révéleront plusieurs strates d’écoute avec les participants qui se baladeront en écoutant les sons des rues et les musiciens qui vont restituer musicalement ce qu’ils ont entendu dans le passé.

la ville se transforme en une composition géante

Quelles sont pour vous les spécificités sonores de la Chaux-de-Fonds ?

Après avoir participé à la production du projet « J’écoute la ville » dans de nombreuses villes, la Chaux-de-Fonds m’a parue extrêmement silencieuse. Parfois, on a même de la peine à trouver un endroit très sonore, mais en se promenant dans les rues, l’ouïe s’ouvre et on commence à entendre des sons plus tenus, plus lointains. Ce projet est très intéressant, car il permet de raconter vraiment quelque chose sur la ville.

J’écoute la ville / Nicolas Masson

Mis à part ces balades sonores, est-ce que la Chaux-de-Fonds vous a inspiré pour les autres évènements programmés aux Amplitudes ?

Forcément, car c’est une ville qui inspire beaucoup d’images à commencer par son plan urbain qui est vraiment très particulier. Le Pod, cette avenue centrale gigantesque, et le découpage de la ville en quadrillé m’ont donné envie de créer un ou plusieurs projets déambulatoires. Et puis, il y a tout ce patrimoine de bâtiments liés à la musique et aux arts, ce qui est remarquable pour une ville de cette taille-là. La Salle de musique, le théâtre L’Heure bleue, L’Usine électrique… Ces lieux exceptionnels m’ont amené à me poser plein de questions : quelle était l’histoire que me racontait cette salle ? Qu’est-ce que je pouvais y faire ? Comment telle ou telle partition combinée à une autre pièce permettait de « révéler » un lieu spécifique ?

la Chaux-de-Fonds m’a parue extrêmement silencieuse

Vous n’avez pas programmé que des concerts pour cette neuvième édition des Amplitudes…

Je m’intéresse à la vibration sonore, au son, en priorité, mais la question de cette vibration sonore peut avoir différentes applications qui ne sont pas forcément réalisables dans le cadre d’un concert. Aux Amplitudes, j’ai, entre autres, programmé une conférence, au Club 44, avec l’artiste plasticienne, Latifa Echakhch et le compositeur et philosophe, directeur du GRM François Bonnet.  Avec Echakhch, je suis à l’aube d’une collaboration autour d’un projet d’exposition où la question de la vibration sonore n’aboutira pas à un concert ou à un autre type de représentation sonore, mais prendra d’autres formes à travers un travail plastique et conceptuel.


Thomas Kessler, 5+5: Eklekto, 2017

Et c’est là toute l’originalité des Amplitudes ! Proposer un focus sur un artiste, mais en allant explorer les différentes ramifications de sa pratique ou de sa pensée. Ce procédé permet de construire une balade au fil de laquelle, on découvre plein de recoins différents qui, mis bout à bout, vont créer et façonner une image qu’on peut se faire d’un propos artistique.
Interview: Anya Leveillé

Delia Hess, Ensemble KNM BerlinSudden Infant, Mio Chareteau, RadialEklekto Geneva Percussion Center

Emissions RTS:
2.10.20.: L’écho des pavanes, éditorial Anya Leveillé: Alexandre Babel aus Amplitudes
21. et 24.10.20, 19:03h: L’écho des pavanes: Live sur place aux amplitudes
19.10.20: Musique d’avenir, éditorial Anne Gillot: Portrait Alexandre Babel
26.10.20.: Musique d’avenir, éditorial Anne Gillot: concert finale en live

Emission SRF 2 Kultur:
21.10.20., 20h: dans: Musik unserer Zeit, éditorial Florian Hauser / invitée Gabrielle Weber & neo.mx3

Neo-Profiles: Les amplitudes, Eklekto Geneva Percussion Center, Alexandre Babel

Ensemble Contrechamps Genève – Expérimentation et héritage

Entretien avec Serge Vuille, directeur artistique Ensemble Contrechamps Genève

Serge Vuille

Gabrielle Weber
Après dix ans de
séjour à Londres, Serge Vuille, percussionniste et directeur sortant de l’ensemble de musique contemporaine WeSpoke – est de retour en Suisse romande, sa région natale, où il a repris la direction artistique de l’ensemble Contrechamps. Dans cet entretien, Serge Vuille parle du positionnement de Contrechamps et présente sa première saison qui débutera en septembre 2019. 
 
Serge Vuille, en tant que jeune musicienpercussionniste et programmateur, vous venez plutôt de la scène expérimentale. Vous vous trouvez à la tête de l’ensemble le plus important et le plus riche en traditions de Suisse romande. Quelle est votre position par rapport à la tradition et à l’histoire de l’ensemble?
Les quarante ans d’histoire de Contrechamps sont un héritage qui me tient à cœur. Il y a un coté « muséal«  crucial à un ensemble contemporaine, continuer à faire vivre des chefs-d’œuvre qui sont historiquement importants. D‘un autre coté il y a toute la partie concernant la création, la recherche et lexpérimentation. J’aime bien mettre en relation ces deux aspects dans mes programmes.

Comment l’Ensemble Contrechamps se positionne-t-il en tant que véritable ensemble instrumental vis-à-vis des tendances transdisciplinaires et multimédia?
Cette question est centrale dans le cadre de l’activité d’un ensemble comme Contrechamps: Quelle est la place de l’instrument acoustique dans l’expérimentation sonore et musicale au 21ième siècle? Je constate qu’il y a toujours une grande fascination pour la musique instrumentale, le concept de virtuosité et même tout simplement le son acoustique. 

« Il y a un aspect qui reste absolument magique, être assis dans une salle silencieuse, et entendre un instrument. »

C’est important de trouver un équilibre entre le répertoire, qui fait partie de l’histoire et de l’ADN de l’ensemble, et de l’autre côté, de chercher des nouvelles solutions pour une création de musique instrumentale ou hybride, dans un paysage musical qui a connu des révolutions fondamentales, depuis une dizaine d’années. La prochaine saison, on invitera non seulement des compositeurs classiques, mais aussi des artistes, des danseuses qui approchent le concept de composition.

Concert, Maryanne Amacher, Geneva, May 7, 2019, Ensemble Contrechamps

Vous avez programmé deux concerts dans la saison en cours qui reflètent deux aspects principaux de votre travail des années passées : l’espace collaboratif entre les arts plastiques et la musique instrumentale
Le premier est intitulé Sculptures sonore. Pour ce concert j’ai invité une sculptrice sonore, Rebecca Glover. Pendant le concert, les musiciens ont trouvé différentes dispositions autour du publique, et Rebecca interagit avec ses instruments électroniques. Le programme a été complété avec des œuvres de Rebecca Saunders, Alvin Lucier et Paula Matthusen.

Rebecca Saunders, Concert Sculptures sonores, Genève 1.11.2018 ©Contrechamps

Le deuxième concert présentait Marianne Ammacher, une compositrice américaine qui s’intéresse à la perception du son et la conscientisation physiologique de l’écoute, avec une partie importante d’électronique, en combinaison de manière exceptionnelle avec des instruments.

« S’il fallait mettre un label sur les choses qui me plaisent en programmation, ça serait des créations, avec beaucoup d’expérimentation et une grande prise de risque, placées dans le contexte et en vis-à-vis du canon historique. »

On voit dans les programmes mentionnés, que vous vous engagez pour l‘équilibre des genres dans la programmation. 

La question de l’équilibre des genres est une question sociétale, qui n’est pas spécifique à la musique contemporaine. Les arts doivent aussi jouer un rôle de modèle dans la société. Chercher un équilibre oblige par contre à orienter sa recherche. Ce qui me convainc finalement c’est les résultats des recherches: la qualité de mon programme est atteinte grâce à cet équilibre. 

Vous vous intéressez beaucoup à l’aspect social du concert, au rituel qui l’accompagne
Le coté social de la démarche artistique est toujours négligé dans le monde de la musique contemporaine. On doit chercher des formats qui encouragent à prendre un risque vis-à-vis des contenus et permettent des échanges de manière spontanée. Mon expérience comme curateur de la série Kammerklang au Café Otto à Londres m’a convaincu que c’est possible : créer une ambiance qui soit détendue, toute en arrivant à garder la concentration nécessaire. 
Mais il faut y prêter attention.  

Concert Sculptures sonores, Genève 1.11.2018 ©Samuel Rubio

Quest-ce qu’on peut attendre de la nouvelle saison
Le titre de la saison est résonance par sympathie. C‘est un processus physique à travers lequel des instruments qui sont placés proche d’une source sonore commencent à résonner même si on ne les touche pas. Mon expérience à Genève était que j’ai pu rencontrer beaucoup de partenaires, sentir qu’il y avait des résonances qui commençaient à s’activer. Une grande partie de la saison est construite autour de cela.

Dans cette saison, il y aura douze concerts, avec des nombreuses créations et beaucoup d’expérimentation, par exemple un opéra de Mathieu Shlomowitz, en collaboration avec le Grand Théâtre de Genève.  

En ce qui est des compositions, nous avons invité entre autres Christine Sun Kim, artiste visuelle sourde-muette, le musicien électronique Thomas Ankersmit, le compositeur genevois Jacques Demierre, la canadienne Chiyoko Szlavnics et le groupe Punk-Rock genevois Massicot, etc. Trois concerts seront donnés à la « Gare du Nord » à Bâle, où Contrechamps est invité.
On commence la saison, avec une préouverture, le 25 août, à six heures du matin aux Bains des Pâquis avec le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen ;  c’est au lever du soleil, au bord du lac, en plein air, dans une atmosphère complètement magique

Est-ce qu’il reste des souhaits pour l’Ensemble?
Mon souhait c’est de présenter la scène dans toute sa diversité, toute sa richesse, avec un équilibre entre le passé, le présent et le futur, entre les genres et entre les formats, ainsi qu’entre les artistes et le publique.

Interview Gabrielle Weber 

Ensemble Contrechamps: concert ouverture saison: Messiaen, Quatuor pour la fin du temps, 25 août 2019, 6h, Bains des Pâquis

Emission SRF:
9.10.2019, 20h: « Musik unserer Zeit »

neo-profiles:
Contrechamps, WeSpoke